mardi 7 octobre 2025

LA SOCIETE DES BIENHEUREUX : AVENGERS D’AFRIQUE

Mutt-Lon propose un nouveau roman palpitant qui nous plonge dans le quotidien ostentatoire d’un jeune camerounais devenu riche par accident. La mallette qui lui propose de l’argent inlassablement le soumettra à des conditions inacceptables, jusqu’à ce qu’il se retrouve au cœur d’un projet digne d’un film de Marvel.

Par Soultan Tmp

Imaginez un jeune de 26 ans qui reçoit 30 millions tombés du ciel. Keman est un enseignant vacataire comme on en croise dans les lycées et collèges du Cameroun. Il peine à s’en sortir dans un contexte où l’accès à une vie sociale équilibrée est difficile voire impossible. Orphelin et pauvre, il mène une vie de solitaire entre la ville et son village où il se retire régulièrement dans la cabane qu’il a héritée de ses parents. Tentation ou miracle ? Il se retrouve le premier témoin d’un accident de la circulation où il trouve une mallette pleine de billets de banque. La vie de Keman va changer. En emportant la mallette d’argent, il emporte aussi les conditions d’utilisation de cet argent dont la provenance est aussi mystérieuse que mystique.

« A partir d’aujourd’hui, ta vie consiste à dépenser 30 millions de francs chaque semaine. Jusqu’au dernier sou. Cet argent tu en disposeras selon ton gré, à condition que chaque objet acheté serve au moins une fois. Il t’est interdit de sortir du pays, en tout cas pas avec l’argent de ma mallette, et les jeux de hasard sont exclus de ton spectre de dépenses»  Page 72

Le génie de Keman va séduire le génie qui lui fournit inlassablement cet argent. Notre nouveau riche échafaude un cycle bien huilé de dépenses. Il n’a plus de problèmes d’argents, mais de dépenses comme on dit au Cameroun, pour expliquer la richesse d’autrui. La famille, les amis, les associations font parties de ses dépenses statutaires. Keman dépense tout. Mais surtout, il dépense bien. Pour Nnom Moro qui est le grand manitou, Keman est comme Neo dansMatrix, c’est l’Elu. Sauf que la particularité de ce type de collaboration contraignante, c’est qu’on pousse toujours le vice plus loin. Nnom Moro va proposer d’augmenter la mise dans la mallette. Keman se voit offrir 50 millions cette fois. Mince! Déjà que 30 bâtons ne sont pas faciles à dilapider en une semaine, voici que s’ajoutent 20 millions à écouler dans les mêmes délais. Sauf que cette fois, le grand manitou fait une offre alléchante à Keman

«  Dans ces cinquante millions, il y en aura dix de réels. Oui, un argent normal qui s’utilise normalement, et qui procure des biens normaux. Tu es un garçon intelligent : inutile de t’expliquer la marge qu’une telle somme te donnera, et la crédibilité que tu pourrais en tirer. Tu en disposeras à ta convenance »  Page 99

Mais derrière cette proposition alléchante, se cachent d’autres conditions, plus vicieuses que celles auxquelles Keman a déjà été soumis. S’y soustraire reviendrait à s’exposer à un double risque : celui de ne plus recevoir son versement hebdomadaire, mais aussi de mettre sa vie en jeu. Nnom Moro est bien déterminé à mener son Projet 109 à terme. Digne d’un film Marvel, le Projet 109 consiste à former une franchise de jeunes qui seraient dotés de capacités extraordinaires tirés du legs ancestral et spirituel. Nnom Moro, tel le Professeur Xavier dans Avengers, se charge de recruter des héros qui incarneraient une révolution fantasmée. Nnom Moro est lui-même doté de pouvoirs surhumains qui lui permettent de suivre à la trace ses obligés et de les « débrancher » comme il l’indique dans le livre.

Keman n’était pas prêt à toutes les conditions qu’on allait poserait. Il est de ceux qui, même trempé, n’ont pas la vue embuée. Trop intègre pour se soumettre, trop tard pour faire marche arrière. Saura-t-il s’en sortir ? Que fera-t-il de sa fiancée Agnès, avec qui on lui interdit tout mariage ? Il l’aime pourtant. Elle aussi l’adore. La palabre de la dot est faite, la cérémonie de mariage est programmée. Devra-t-il lui révéler ce qu’elle ne doit pas savoir de lui ?   

«  Keman, si tu te mariais, surtout avec une femme que tu aimes, tu délaisserais ta mission au profit de ta passion. (…) Tu ferais des enfants dont tu serais forcé de t’occuper, au détriment de mes petits génies. (…) Il faudrait alors abandonner le projet 109. Et ça, tu dois l’intégrer une bonne fois pour toute, c’est pas envisageable »  Page 153

Keman a connu une ascension fulgurante en moins d’un an. Si lui, révèle l’ambition des gens à s’élever socialement, ceux qui l’entourent expriment l’hypocrisie d’une société nourrie par son avarice extrême. Aucun des parents de Keman ne questionne sa richesse subite. Ceux qui l’ont honni hier, l’acclament aujourd’hui. C’est une société sans scrupule. Tout le monde veut être dans les bonnes grâces de Keman, quitte à sacrifier les autres sur l’autel de leur dignité.  

 La société des Bienheureux est le quatrième roman de Mutt-Lon. Fidèle à lui-même, l’auteur aborde des thématiques qu’on lui connait déjà, notamment le mysticisme. Il pose un regard inquisiteur sur une société camerounaise portée vers des croyances importées. Depuis son premier livre, il a le souci de proposer une meilleure image du legs ancestral et spirituel africain. L’auteur n’envisage qu’un projet humanitaire quand il parle de sorcellerie. Dans ce roman La société des Bienheureux, celui qui incarne et porte l’idéologie de l’auteur c’est Nnom Moro. Keman n’est juste le porteur du récit. Si on fait la comparaison avec le roman du même auteur qui précède celui-ci Les 700 aveugles de Bafia, Nnom Moro serait Ndongo là où Keman serait Damienne. Idem pour son livre prix Kourouma 2015 Ceux qui sortent dans la nuit. On a un personnage, Alain, qui va porter le récit et nous conduire jusqu’à Jamlibé, qui lui, incarne le legs ancestral. A chaque fois pour l’auteur, il s’agit pour ces personnages d’incarner un projet futuriste qui se base sur le savoir africain, malheureusement ignoré ou rejetée par une société initiée à d’autres dogmes religieux ou technologiques.

La société des Bienheureux est un récit haletant qui s’imprime bien dans le contexte camerounais où il se déroule. Mutt-Lon aime bien se saisir de faits réels ou de l’imaginaire collectif pour nourrir ses fictions. La Société des Bienheureux ne surprendra aucun lecteur camerounais. Presque tout le monde a déjà vu ou entendu une histoire sordide d’enrichissement. Presque tout le monde a déjà questionné la richesse d’untel ou d’un autre. Tous les riches au Cameroun savent qu’au moins un de leurs proches questionne leur richesse. On parle au Cameroun de famla, de portefeuille magique, de mokoagne … Le public camerounais va sans doute accueillir ce livre avec beaucoup d’émois. Peut-être deviendront-ils plus attentifs aux richesses de ceux qui les entourent ? Dans une écriture aussi incisive qu’accessible, l’auteur parvient à démystifier ce qui nous a toujours paru abstrait, la sorcellerie. Le récit est en fait une initiation à ces sciences ancestrales aussi codifiées que les religions qui la combattent ou les technologies qui la rivalisent.

Toutefois, l’auteur ne cour-t-il pas le risque d’encourager les jeunes à intégrer ces sectes ? Au fil du récit, on commence à apprécier Keman, on compatit pour lui, on ne veut pas qu’il lâche, on se permet même de lui proposer des pistes de dépenses pendant la lecture. On se dit qu’il devrait peut-être en parler à Agnès, qui certainement, se doutait déjà qu’il n’était pas clair. Les histoires de femmes qui soutiennent leurs époux dans ces affaires sont légion au Cameroun. Ce livre propose un autre regard sur ce que nous rejetions tous automatiquement. Mutt-Lon réussi à nous faire comprendre le projet de Nnom Moro. Ne sommes-nous pas prêts à lui proposer nos bébés en découvrant les tenants et aboutissants du projet 109 ? On souhaite même que son projet aboutisse. Seul hic, pourquoi Nnom Moro ne se contente pas de récolter ces bébés qu’accouchent les folles ? Quand l’auteur a mentionné le projet 109, j’ai rapidement cru qu’il allait nous faire le lien avec la séquence où il aborde les provenances des grossesses de ces démentes qui peuplent les rues de nos villes. Nnom Moro, est-il dans un délire fou qui embarque de plus en plus d’adeptes au péril de leurs vies ? En tout cas, Mutt-Lon a réussi son pari d’ouvrir la réflexion ou le débat sur la perception des sociétés africaines sur leurs différents legs ancestraux et spirituels.

Editions : Ifirkiya

Prix      : 5000 FCFA

Pages  : 264 


 

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