Echanges avec
Romuald Fonkoua, à l’occasion des 40 ans du Salon du Livre de Genève dont 20
passés à remettre le prix Kourouma. Il est le le Président du jury de ce
prix décerné en hommage à l’auteur ivoirien Ahmadou Kourouma. Ce prix est
non seulement devenu un des plus grands rendez-vous du Salon helvétique, mais
aussi une référence sur le continent Africain.
Recueilli par Sherif Soultan
Ahmadou Kourouma est un écrivain ivoirien décédé en 2003.
Un an après son décès, le Salon du Livre de Genève lance un prix littéraire qui
porte son nom. En mars 2026, ce Salon littéraire, qui célèbre ses 40 ans
d’existence aujourd’hui, aura vécu la moitié de son existence avec ce prix,
devenu l’un de ses plus grands rendez-vous.
1. Cette édition 2026 marque les 40 ans du Salon du Livre
de Genève où le Prix Ahmadou Kourouma est remis à un auteur africain chaque
année. Ce prix est devenu une référence sur le continent, beaucoup d'auteurs
africains rêvent de le remporter. Que représente ce prix pour le salon de
Genève ?
Patronné par la Direction du développement et de la
coopération DDC de la Confédération helvétique, le Prix Ahmadou Kourouma est né
de l'initiative conjointe de Jacques Chevrier, professeur émérite à la Sorbonne
(ex-Paris IV), de Jean-Louis Gouraud, ancien directeur de Jeune Afrique et de
Pierre-Marcel Favre, président du Salon international du livre et de la presse
de Genève. Il a été successivement intégré au programme général du Salon, puis
au programme du Salon africain.
« Il a
contribué à l’ouverture de la place helvétique aux cultures et aux imaginaires
africains »
Quelle que soit sa place dans l’organisation pratique du
Salon, le prix Kourouma est sa vitrine littéraire africaine. Il a contribué à
l’ouverture de la place helvétique aux cultures et aux imaginaires africains en
complétant ainsi, judicieusement, d’autres espaces artistiques (musées,
galeries, etc.). Il a permis de valoriser les littératures d'Afrique
francophone produites sur le continent et hors du continent, de montrer leur
dynamisme, leur vitalité et de révéler leur héritage dans le champ des
littératures mondiales contemporaines.
2. Ça fait plus de 20 ans que ce prix existe. Plus de 20
années qu’il récompense des auteurs. Qu’est-ce que vous retenez de ce prix ?
Le prix Kourouma récompense un ouvrage, essai ou fiction,
consacré à l'Afrique noire et dont l'esprit d'indépendance, de lucidité et de
clairvoyance s'inscrit dans le droit-fil de l'héritage légué par le romancier
ivoirien. A chaque édition, la désignation du lauréat du prix Kourouma obéit à
une série de contraintes complexes comprises entre le talent reconnu d’un
auteur, le succès médiatique d’un livre, la qualité artistique d’une œuvre et
la portée politique d’un discours. Elle est toujours le fruit d’une rencontre
entre un auteur, une œuvre et un moment historique. La liste des récipiendaires
du prix Kourouma depuis plus de 20 ans témoigne du respect des ambitions de
ceux qui l’ont créé.
Justifications
Le récit Survivantes. Rwanda, dix ans après le
génocide, des deux premières lauréates (2004), Esther Musawayo et Souâd
Belhaddad, répondait à la fonction de témoignage dédiée à la littérature à
l’occasion de la commémoration des dix ans du génocide de 1994. Le roman de la
dernière lauréate (2025), Véronique Tadjo, consacré à la mémoire des jeunes
femmes ivoiriennes durant la guerre civile en Côte d’Ivoire, répondait au vœu
de l’écrivain ivoirien de produire une littérature dont l’objet résonnerait
avec l’histoire africaine du temps présent. Entre ces deux moments historiques,
le prix Kourouma aura récompensé des talents africains, nombreux et divers.
Itinéraires
On ne rappellera pas ici toutes les raisons qui ont
justifié, à chaque édition, l’attribution du prix à tel ou tel lauréat. On
notera simplement que la notoriété du prix tient autant au devenir des
écrivains révélés, Mbougar Sarr, futur prix Goncourt, Véronique Tadjo, futur
prix Ivoire, Scholastique Mukasonga, futur Prix Renaudot ou David Diop, futur
Prix Goncourt des lycéens, qu’à l’internationalisation des lieux de production
(africain, avec les éditions Elysad pour le Mauritanien Beyrouck ;
nord-américain avec les éditions Mémoires d’encrier pour le congolais Blaise
Ndala).
3. Le Prix Kourouma est une distinction qui récompense un
roman, récit ou nouvelles dont l’esprit d’indépendance, de lucidité et de
clairvoyance s’inscrit dans l’héritage littéraire et humaniste légué par le
romancier ivoirien Ahmadou Kourouma, comment réussissez-vous à rester fidèle à
ce positionnement ?
Le jury est tributaire des productions de la période
annuelle considérée. Les critères établis pour distinguer le lauréat doivent
toujours être pondérés en fonction du cru. L’éventail des possibilités offertes
par les qualités requises (l’esprit d’indépendance, de lucidité, de
clairvoyance, etc.) laisse au jury la liberté d’appréciation le plus large
possible. Le jury sera toujours fidèle à cet esprit.
4. On constate une quasi-dominance du roman dans ce prix.
A l’exception du tout premier prix, tous les autres livres primés sont des
romans. Qu’est ce qui explique ça ? N’est-ce pas parce que le jury est beaucoup
plus sensible aux romans ?
Ceci s’explique aisément. Du point de vue du nombre de
titres publiés, des conditions mondiales ou continentales de leurs
circulations, de leurs caractères intrinsèques (le roman est le genre des
genres), de l’accord implicite avec l’auteur qui donne son nom au prix, qui est
plus reconnu comme romancier que dramaturge, poète ou essayiste : le roman
(mieux que les autres arts) correspond à l’héritage de Kourouma que ce prix
entend préserver. La sensibilité des membres du jury au roman ne conditionne
pas à elle toute seule son attribution à tel ou tel lauréat.
5. Le continent africain est un foisonnement de cultures,
dont de littératures et même de sensibilités littéraires. Comment le jury se
saisit de cette pluralité littéraire pour ne récompenser qu’un.e auteur.e ?
Le travail du jury n’obéit pas tant à ces critères de
foisonnement de cultures, de littératures ou de sensibilités. Il obéit aux
critères exclusifs de qualités esthétiques, qui comprennent en plus de la
beauté des œuvres, leurs valeurs morales, philosophiques, critiques voire
politiques, au sens littéraire de ce terme. On n’a donc pas primé un auteur en
dehors de ces exigences. Il ne s’agit pas de privilégier telle culture, telle
sensibilité ou telle littérature africaine par rapport à telle autre. Il
s’agit, comme dans tout concours (puisqu’il s’agit au fond d’un concours), de
primer le meilleur roman de l’année remplissant le mieux et le plus possible
les critères de reconnaissance fixée par le prix Kourouma du Salon du livre de
Genève. La sélection est toujours exigeante.
6. En 20 années, les écritures ont forcément changées. De
nouvelles générations sont arrivées dans l’espace littéraire. Comment le Prix
Kourouma évolue avec ces dynamiques littéraires?
Les écritures africaines de langue française (et d’autres
langues) ont sans doute beaucoup changé. Mais ce qui n’a pas changé, ce sont
les critères d’attribution du Prix. Ce sont elles qui guident le travail du jury
depuis 20 ans. Le prix Kourouma n’est pas le lieu d’observation d’une variation
de styles d’écriture dans le temps historique. Ces variations, au demeurant,
étant moins d’ailleurs l’effet de générations que le produit de styles
individuels et des pratiques esthétiques particulières. Les dynamiques
d’écriture recherchées par le Prix sont paradoxalement celles qui relèvent
moins d’une évolution heureuse dans l’écriture que d’une constance forte dans
le dire et l’écrire littéraires. Le prix ne récompense donc pas le « génie »
littéraire, entendu ici comme ce qui témoigne d’une nouveauté, mais le génie en
ce qu’il témoigne « génialement » d’une esthétique ancienne à laquelle faisait
droit Kourouma.
7. Depuis 2004, un seul livre édité sur le continent et
écrit par un.e auteur.e vivant sur le continent a remporté le prix Kourouma,
qu’est ce qui pourrait expliquer cette prédominance des auteurs de la diaspora
?
Les critères de la résidence africaine de l’auteur et de
l’édition continentale du livre ne figurent pas parmi les attendus du prix
Kourouma qui est international. Une autre hypothèse serait paradoxale au vu de
l’histoire personnelle de son auteur et des lieux de l’édition de son œuvre
(Montréal, Paris, Abidjan). Cela étant dit, il ne faut pas se tromper et donner
l’impression que le prix Kourouma serait un prix éloigné de l’Afrique et fait
exclusivement pour ses diasporas. Les diasporas africaines appartiennent,
jusqu’à plus ample informé, aux pays dont les ressortissants sont
originaires.
« Il ne
faut pas se tromper et donner l’impression que le prix Kourouma serait un prix
éloigné de l’Afrique et fait exclusivement pour ses diasporas »
Plusieurs membres des diasporas vivent entre le
pays de leur séjour régulier et leur pays d’origine (ce va-et-vient est dans la
nature de toute diaspora). Par ailleurs, plusieurs écrivains primés vivent sur
le continent africain (Florent Couao-Zotti, Tierno Monenembo ou Mutt-Lon par
exemple) et ne peuvent être considérés à ce titre, sauf à changer
dangereusement de focale, comme des « exceptions » littéraires. Le prix
Kourouma ne sépare donc pas les écrivains.
8. En quoi le prix Kourouma contribue à la diffusion des
livres primés sur le continent Africain ?
Le rayonnement du Prix Kourouma en Afrique est
indéniable. Il suffit de redire ici son retentissement hors de l’Etat
helvétique, du statut acquis par ces récipiendaires et les facilitations qu’il
offre mécaniquement à la connaissance de l’auteur par la publicité induite. Les
nombreux exemples des retombées heureuses pour les éditeurs, le livre, la
lecture et la connaissance des auteurs dans les festivals en Afrique sont là
pour en témoigner. A l’heure de la mondialisation de la littérature, tout
événement littéraire européen a un impact sur le statut du livre en Afrique et
tout événement littéraire hors d’Europe, en Afrique par exemple, a des
répercussions sur le statut de la littérature et du livre en Europe. Les
échanges d’éditeurs dans les salons mondiaux du livre sont un bon thermomètre
de la réalité de cette circulation d’objets et d’acteurs culturels.
9. Pour les 40 ans, le pavillon Afrique auquel on était
habitué n’est plus là. Il a été retiré l’année passée du fait des difficultés
financières ? Quelle est la pertinence d’un prix Kourouma sans pavillon Afrique
?
Historiquement, le Prix Kourouma avait été créé en 2004,
avant le pavillon Afrique. Il ne faut donc pas lier les deux. Ce serait une
erreur. Le prix Ahmadou Kourouma n’était pas censé être la vitrine de l’Afrique
au salon de Livre de Genève, mais bien, comme tout prix littéraire, détaché
d’une certaine contre-vision politique de l’Europe et d’une certaine diplomatie
culturelle africaine. Ce prix récompense, rappelons-le, des écrivains qui
témoignent par leur œuvre esthétique (roman, récit, nouvelle), d’un esprit
d’indépendance, de lucidité et de clairvoyance suivant l’héritage humaniste
légué par celui qui donne son nom. L’association de circonstance entre le
Pavillon africain et le prix Kourouma n’enlève rien à la pertinence de ce
dernier. Il présente une logique et possède une cohérence qu’il faut préserver
par un soutien sans faille à côté d’autres initiatives regardant l’édition, le
livre ou la presse.
10. Quelle est la place que le Salon du livre de Genève
accorde à l’Afrique pour ces 40 ans dont la moitié à décerner le Prix Kourouma
?
N’étant pas un des organisateurs (ni un des concepteurs)
du Salon du livre de Genève, je me garderais bien de répondre à la question de
la place qu’il accorderait au prix Kourouma pour ces 40 ans, en espérant,
secrètement, que ce sera la meilleure.
HISTORIQUE DES LAUREAUTS DU PRIX
KOUROUMA
|
ANNEE
|
AUTEUR
|
OUVRAGE
|
EDITEUR
|
PAYS
|
|
2026
|
Libar M. Fofana
|
La prière du cochon
|
Gallimard
|
Guinée Conakry
|
|
2025
|
Véronique Tadjo
|
Je remercie la nuit
|
Mémoire d’encrier
|
Cote d’Ivoire
|
|
2024
|
Bessora
|
Vous, les ancêtres
|
J-C Lattès
|
Gabon
|
|
2023
|
Beata Umubyeyi
|
Consolée
|
Editions Autrement
|
Rwanda
|
|
2022
|
Osvalde Lewat
|
Les aquatiques
|
Les Escales
|
Cameroun
|
|
2021
|
Blaise Ndala
|
Dans le ventre du Congo
|
Mémoire d’encrier, Seuil
|
République du Congo
|
|
2020
|
Hemley Boum
|
Les jours viennent et passent
|
Gallimard
|
Cameroun
|
|
2019
|
David Diop
|
Frere d’ame
|
Seuil
|
France
|
|
2018
|
Wilfried Nsondé
|
Un océan, deux mers, trois continents
|
Actes Sud
|
République du Congo
|
|
2017
|
Max Lobe
|
Confidences
|
Editions Zoe
|
Cameroun
|
|
2016
|
Beyrouk
|
Le Tambour des larmes
|
Elyzad
|
Mauritanie
|
|
2015
|
Mbougar Sarr
|
Terre ceinte
|
Présence africaine
|
Sénégal
|
|
2014
|
Mutt-Lon
|
Ceux qui sortent dans la nuit
|
Grasset
|
Cameroun
|
|
2013
|
Tierno Monénembo
|
Le Terroristes noir
|
Seuil
|
Guinée
|
|
2012
|
Scholastique Mukasonga
|
Notre-Dame du Nil
|
Gallimard
|
Rwanda
|
|
2011
|
Emmanuel Dongala
|
Photo de groupe au bord du fleuve
|
Actes Sud
|
République du Congo
|
|
2010
|
Florent Couao-Zotti
|
Si la cour du mouton est sale, ce
n’est pas au porc de le dire
|
Le Serpent à plumes
|
Benin
|
|
2009
|
Kossi Efoui
|
Solo d’un revenant
|
Seuil
|
Togo
|
|
2008
|
Nimrod
|
Le Bal des princes
|
Actes Sud
|
Tchad
|
|
2007
|
Sami Tchak
|
Le Paradis des chiots
|
Mercure de France
|
Togo
|
|
2006
|
Koffi Kwahulé
|
Babyface
|
Gallimard
|
Cote d’Ivoire
|
|
2005
|
Tanella Boni
|
Matins de couvre-feu
|
Le Serpent à plumes
|
Cote d’Ivoire
|
|
2004
|
Esther Mujawayo et Souad Belhaddad
|
Survivantes. Rwanda, dix ans après le
génocide
|
Editions de l’Aube
|
Rwanda
|