samedi 3 janvier 2026

WEBTOON : ÇA SE DESSINE AU CAMEROUN

Le webtoon est une forme de bande dessinée en ligne qui se lit verticalement dans un smartphone. Originaire de Corée du sud, il s’installe dans les habitudes de lectures des camerounais. Son succès serait dû à son accessibilité. Les lecteurs consomment tout ce qui leur tombe sous la main et les créateurs ou éditeurs se positionnent de plus en plus dans une industrie qui se révèle  dynamique.

Par Soultan Tmp

La bande dessinée n’a jamais été aussi accessible dans le monde. Le webtoon vient tout bousculer en proposant une consommation de la bande dessinée dans un smartphone. Mais sa particularité n’est pas juste le fait qu’il soit digital, il épouse aussi la taille des écrans des terminaux mobiles. Ce qui propose une expérience de lecture unique, qui est de défiler du haut vers le bas. D’où sa différence avec les scans, qui sont des versions numériques des bandes dessinées papier disponibles en ligne.

En novembre 2022, le Mboa BD festival, évènement majeur de la bande dessinée au Cameroun, offrait une formation sur le webtoon aux bédéistes camerounais. On leur apprenait à créer et monétiser un webtoon dans le but d’avoir plus d’entrepreneurs dans le BD digitale au Cameroun. Deux ans plus tard, c’est au Kmer Otaku Festival, l’un des événements majeurs qui rassemblent les otakus au Cameroun que le webtoon prend place à travers un éditeur et créateur camerounais appellé Zebra Comics. Au milieu de tous les bédéistes classiques, il apparait comme le seul à produire et distribuer des webtoons.

Crée en 2022, Zebra Comics compte plus de 100 000 téléchargements dans son application et plus de deux millions de visiteurs sur sa plateforme dont 60 % sont des camerounais. Preuve qu’il y a un lectorat, et pour l’attirer, Zebra Comics use de techniques qu’on retrouve dans d’autres plateformes de webtoon dans le monde « à la création du compte, l’internaute bénéficie de trois épisodes du livre choisi gratuitement. Ensuite on lui propose de payer un abonnement pour poursuivre sa lecture » explique Agogho Franklin, le responsable marketing de Zebra Comics.

Le webtoon s’installe dans les habitudes des lecteurs de bandes dessinées. Il tire ses origines de la Corée du sud, vulgarisé par les manhwa, bandes dessinées coréenne. Selon le site Buisness research Insight, le marché mondial des webtoons représentait 6,12 milliards de dollars ( plus de 3000 milliards FCFA) en 2025 et devrait atteindre 7,61 milliards de dollars (plus de 4000 milliards FCFA) en 2026, pour ensuite croître jusqu'à 58,54 milliards de dollars (plus de 32000 milliards FCFA) d'ici 2035. Et même si à l’échelle mondiale l’Afrique reste un petit marché, les consommateurs de webtoon sont bien présents dans le continent. Mohamadou Oumarou est un jeune camerounais qui lit des bandes dessinées depuis son enfance. La vingtaine sonnée, il ne lit plus de bandes dessinées physiques comme à son adolescence « plusieurs webtoons sont satisfaisants voire excellents et méritent la popularité qu’ils reçoivent » témoigne Oumarou. Comme lui, Reine Afaka a grandi avec les bandes dessinées physiques. En revanche elle est moins portée à consommer les webtoons qui selon elle tue le charme de la bande dessinée. « Certes le webtoon permet une large diffusion, mais est-ce qu’on consomme encore ce qui est de qualité ? » regrette Reine qui continue de collectionner les bandes dessinées physique.

Même si des géants comme Marvel ont rejoint le webtoon avec Marvel Unlimited, d’autres géants africains restent encore sceptiques sur cette tendance. Olivier Madiba, scénariste de la BD Aurion ; l’Heritage desKori-Odan, questionne la pertinence de convertir son oeuvre en webtoon « le webtoon est très gratuit. De quoi interroger son modèle économique » remarque Olivier. Il reste tout de même ouvert à cette révolution qui pour lui est l’avenir « on espère qu’on aura converti tous nos tomes d’ici 2026 » abonde-t-il.

Pendant ce temps, Zebra Comics occupe l’espace du webtoon africain. L’entreprise crée ses propres contenus, distribue celle des autres créateurs, et reste ouvert à des collaborations étrangères « Nous sommes en partenariats avec ONO dont nous diffusons les produits. Ils le font aussi pour nos produits dans leur plateforme » précise Agogho Franklin, fier de rappeler que son entreprise a signé un partenariat avec DCComics. Ce partenariat implique la participation de Zebra Comics à la création de contenus DC comme le confirme la présence du webtoon Superman : Le monde entier dans la plateforme Zebra Comics.

Dans un pays comme le Cameroun où la BD a longtemps été réservée à une élite pour son coût élevé, le webtoon vient permettre à  tout le monde de consommer des bandes dessinées. Pour une œuvre comme Superman : Le monde entier disponible à 4100 frs en webtoon, sa version physique pourrait couter environ 15 000 Fcfa selon Franklin Agogho. « Le webtoon est exempt de coûts d’impressions et de distributions qui représentent 40 à 50 % et 15 à 30 % du coût final d’une BD » explique Patterson Sikoue, éditeur de bande dessinée camerounais.

Le webtoon tisse sa toile en Afrique. Il a bousculé les codes, a créé son marché et imposé ses techniques de création et d’écriture. Contrairement à la BD physique où l’on propose des vignettes, dans le webtoon on dessine en écran « C’est de la triche. Ça donne l’impression de beaucoup lire. Pourtant 4 écrans d’un webtoon serait l’équivalent d’une page de bande dessinée physique » remarque Olivier Madiba, même s’il admet que l’avenir de la BD en Afrique repose sur le webtoon. Surtout dans un contexte où le manque d’infrastructures est criard ; faible réseau de distribution dans le continent et coût de production élevée pour un marché à contrario, qui a un très faible pouvoir d’achat. 

Tout cela concourt à l’expansion du webtoon sur le continent où le taux de pénétration des smartphones, selon le le digital report 2025 du siteweb we are sociaest en forte croissance. 5,78 milliards de personnes utilisent un téléphone portable, ce qui représente 70,5 % de la population mondiale selon le rapportDe quoi proposer un croquis souriant du webtoon dans le monde, pour une Afrique ambitieuse, à l'instar de Zebra Comics, prêt à crever l'écran de nos smartphones. 


mardi 7 octobre 2025

LA SOCIETE DES BIENHEUREUX : AVENGERS D’AFRIQUE

Mutt-Lon propose un nouveau roman palpitant qui nous plonge dans le quotidien ostentatoire d’un jeune camerounais devenu riche par accident. La mallette qui lui propose de l’argent inlassablement le soumettra à des conditions inacceptables, jusqu’à ce qu’il se retrouve au cœur d’un projet digne d’un film de Marvel.

Par Soultan Tmp

Imaginez un jeune de 26 ans qui reçoit 30 millions tombés du ciel. Keman est un enseignant vacataire comme on en croise dans les lycées et collèges du Cameroun. Il peine à s’en sortir dans un contexte où l’accès à une vie sociale équilibrée est difficile voire impossible. Orphelin et pauvre, il mène une vie de solitaire entre la ville et son village où il se retire régulièrement dans la cabane qu’il a héritée de ses parents. Tentation ou miracle ? Il se retrouve le premier témoin d’un accident de la circulation où il trouve une mallette pleine de billets de banque. La vie de Keman va changer. En emportant la mallette d’argent, il emporte aussi les conditions d’utilisation de cet argent dont la provenance est aussi mystérieuse que mystique.

« A partir d’aujourd’hui, ta vie consiste à dépenser 30 millions de francs chaque semaine. Jusqu’au dernier sou. Cet argent tu en disposeras selon ton gré, à condition que chaque objet acheté serve au moins une fois. Il t’est interdit de sortir du pays, en tout cas pas avec l’argent de ma mallette, et les jeux de hasard sont exclus de ton spectre de dépenses»  Page 72

Le génie de Keman va séduire le génie qui lui fournit inlassablement cet argent. Notre nouveau riche échafaude un cycle bien huilé de dépenses. Il n’a plus de problèmes d’argents, mais de dépenses comme on dit au Cameroun, pour expliquer la richesse d’autrui. La famille, les amis, les associations font parties de ses dépenses statutaires. Keman dépense tout. Mais surtout, il dépense bien. Pour Nnom Moro qui est le grand manitou, Keman est comme Neo dansMatrix, c’est l’Elu. Sauf que la particularité de ce type de collaboration contraignante, c’est qu’on pousse toujours le vice plus loin. Nnom Moro va proposer d’augmenter la mise dans la mallette. Keman se voit offrir 50 millions cette fois. Mince! Déjà que 30 bâtons ne sont pas faciles à dilapider en une semaine, voici que s’ajoutent 20 millions à écouler dans les mêmes délais. Sauf que cette fois, le grand manitou fait une offre alléchante à Keman

«  Dans ces cinquante millions, il y en aura dix de réels. Oui, un argent normal qui s’utilise normalement, et qui procure des biens normaux. Tu es un garçon intelligent : inutile de t’expliquer la marge qu’une telle somme te donnera, et la crédibilité que tu pourrais en tirer. Tu en disposeras à ta convenance »  Page 99

Mais derrière cette proposition alléchante, se cachent d’autres conditions, plus vicieuses que celles auxquelles Keman a déjà été soumis. S’y soustraire reviendrait à s’exposer à un double risque : celui de ne plus recevoir son versement hebdomadaire, mais aussi de mettre sa vie en jeu. Nnom Moro est bien déterminé à mener son Projet 109 à terme. Digne d’un film Marvel, le Projet 109 consiste à former une franchise de jeunes qui seraient dotés de capacités extraordinaires tirés du legs ancestral et spirituel. Nnom Moro, tel le Professeur Xavier dans Avengers, se charge de recruter des héros qui incarneraient une révolution fantasmée. Nnom Moro est lui-même doté de pouvoirs surhumains qui lui permettent de suivre à la trace ses obligés et de les « débrancher » comme il l’indique dans le livre.

Keman n’était pas prêt à toutes les conditions qu’on allait poserait. Il est de ceux qui, même trempé, n’ont pas la vue embuée. Trop intègre pour se soumettre, trop tard pour faire marche arrière. Saura-t-il s’en sortir ? Que fera-t-il de sa fiancée Agnès, avec qui on lui interdit tout mariage ? Il l’aime pourtant. Elle aussi l’adore. La palabre de la dot est faite, la cérémonie de mariage est programmée. Devra-t-il lui révéler ce qu’elle ne doit pas savoir de lui ?   

«  Keman, si tu te mariais, surtout avec une femme que tu aimes, tu délaisserais ta mission au profit de ta passion. (…) Tu ferais des enfants dont tu serais forcé de t’occuper, au détriment de mes petits génies. (…) Il faudrait alors abandonner le projet 109. Et ça, tu dois l’intégrer une bonne fois pour toute, c’est pas envisageable »  Page 153

Keman a connu une ascension fulgurante en moins d’un an. Si lui, révèle l’ambition des gens à s’élever socialement, ceux qui l’entourent expriment l’hypocrisie d’une société nourrie par son avarice extrême. Aucun des parents de Keman ne questionne sa richesse subite. Ceux qui l’ont honni hier, l’acclament aujourd’hui. C’est une société sans scrupule. Tout le monde veut être dans les bonnes grâces de Keman, quitte à sacrifier les autres sur l’autel de leur dignité.  

 La société des Bienheureux est le quatrième roman de Mutt-Lon. Fidèle à lui-même, l’auteur aborde des thématiques qu’on lui connait déjà, notamment le mysticisme. Il pose un regard inquisiteur sur une société camerounaise portée vers des croyances importées. Depuis son premier livre, il a le souci de proposer une meilleure image du legs ancestral et spirituel africain. L’auteur n’envisage qu’un projet humanitaire quand il parle de sorcellerie. Dans ce roman La société des Bienheureux, celui qui incarne et porte l’idéologie de l’auteur c’est Nnom Moro. Keman n’est juste le porteur du récit. Si on fait la comparaison avec le roman du même auteur qui précède celui-ci Les 700 aveugles de Bafia, Nnom Moro serait Ndongo là où Keman serait Damienne. Idem pour son livre prix Kourouma 2015 Ceux qui sortent dans la nuit. On a un personnage, Alain, qui va porter le récit et nous conduire jusqu’à Jamlibé, qui lui, incarne le legs ancestral. A chaque fois pour l’auteur, il s’agit pour ces personnages d’incarner un projet futuriste qui se base sur le savoir africain, malheureusement ignoré ou rejetée par une société initiée à d’autres dogmes religieux ou technologiques.

La société des Bienheureux est un récit haletant qui s’imprime bien dans le contexte camerounais où il se déroule. Mutt-Lon aime bien se saisir de faits réels ou de l’imaginaire collectif pour nourrir ses fictions. La Société des Bienheureux ne surprendra aucun lecteur camerounais. Presque tout le monde a déjà vu ou entendu une histoire sordide d’enrichissement. Presque tout le monde a déjà questionné la richesse d’untel ou d’un autre. Tous les riches au Cameroun savent qu’au moins un de leurs proches questionne leur richesse. On parle au Cameroun de famla, de portefeuille magique, de mokoagne … Le public camerounais va sans doute accueillir ce livre avec beaucoup d’émois. Peut-être deviendront-ils plus attentifs aux richesses de ceux qui les entourent ? Dans une écriture aussi incisive qu’accessible, l’auteur parvient à démystifier ce qui nous a toujours paru abstrait, la sorcellerie. Le récit est en fait une initiation à ces sciences ancestrales aussi codifiées que les religions qui la combattent ou les technologies qui la rivalisent.

Toutefois, l’auteur ne cour-t-il pas le risque d’encourager les jeunes à intégrer ces sectes ? Au fil du récit, on commence à apprécier Keman, on compatit pour lui, on ne veut pas qu’il lâche, on se permet même de lui proposer des pistes de dépenses pendant la lecture. On se dit qu’il devrait peut-être en parler à Agnès, qui certainement, se doutait déjà qu’il n’était pas clair. Les histoires de femmes qui soutiennent leurs époux dans ces affaires sont légion au Cameroun. Ce livre propose un autre regard sur ce que nous rejetions tous automatiquement. Mutt-Lon réussi à nous faire comprendre le projet de Nnom Moro. Ne sommes-nous pas prêts à lui proposer nos bébés en découvrant les tenants et aboutissants du projet 109 ? On souhaite même que son projet aboutisse. Seul hic, pourquoi Nnom Moro ne se contente pas de récolter ces bébés qu’accouchent les folles ? Quand l’auteur a mentionné le projet 109, j’ai rapidement cru qu’il allait nous faire le lien avec la séquence où il aborde les provenances des grossesses de ces démentes qui peuplent les rues de nos villes. Nnom Moro, est-il dans un délire fou qui embarque de plus en plus d’adeptes au péril de leurs vies ? En tout cas, Mutt-Lon a réussi son pari d’ouvrir la réflexion ou le débat sur la perception des sociétés africaines sur leurs différents legs ancestraux et spirituels.

Editions : Ifirkiya

Prix      : 5000 FCFA

Pages  : 264 


 

vendredi 22 août 2025

UNE FEMME A DISPARU : Ô CAMEROUN !

Une femme a disparu est un livre publié en 2024 aux Éditions Stock qui raconte une histoire d'amour entre Constance et Jean-Martial. Ce récit qui se nourrit des résistances camerounaises explore les questions d'amour, d'engagement et de passion.

Par Soultan Tmp

C'est une histoire mélancolique qui nous plonge dans les espérances de Constance qui avance en pointillé sur le chemin de ses incertitudes. Elle revient sur un chemin qu'elle avait quitté il y a 20 ans. Elle revient à Yaoundé, là où elle avait connu l'amour et la littérature. L'histoire, la poésie et la révolution. Même si Yaoundé avait changé, rien n'était différent pour Constance. Jean-Martial qu'elle avait aimé est partout. La femme qui a disparu aussi. Elle avait écrit sur les deux. Et d'autres visages sont apparus, d'autres pistes aussi. Tous pour la mener vers des réponses qu'elle ne se posait même pas souvent.

Tardives ? En tout cas, Constance a pu rencontrer la femme qui avait disparu. Avant qu'elle ne disparaisse définitivement. C'était une vieille femme maintenant que la prison avait brisé. Elle s'appelle Sara. Enfin, on croit. Peut-être s'appelait elle Catherine aussi. Le prénom que Constance lui avait donné dans son livre. Enseignante à l'université de Yaoundé 1, Sara avait payé cher de ses engagements contre un régime qui ne l'admettait pas. C'était en 1991 - Les villes mortes. Sara avait été arrêtée alors qu'elle rejoignait une réunion de manifestants. Elle a été arrêtée un soir de mai 1991, dénoncée par Jean-Martial, son étudiant, l'amour de Constance. De là jailli de nouveaux questionnements en elle. Qui était Jean-Martial ? L'avait il tant aimé pour réparer ce qu'il avait fait à Sara à qui Constance ressemble comme deux gouttes d'eaux ? 

Constance était devenue enseignante d'histoire aussi. Comme Sara le fut. Elle avait soutenu une thèse sur les femmes combattantes dans le maquis camerounais pendant la guerre d'indépendance. Elle avait appelé son fils Ruben, comme Mpodol - Um Nobel qu'elle avait découvert par Jean-Martial. Tout ce qu'elle faisait était en résonance avec Jean-Martial dont la mère était une Maquisarde. 

Ce livre est une lettre d'amour au Cameroun que Constance découvre à ses 17 ans. En tombant amoureuse de Jean-Martial, elle tombe à même temps amoureuse du pays et de son histoire. Les guerres d'indépendance, les villes mortes, la grève de 2008... tout fait désormais partie d'elle. Tout va la ramener au Cameroun. Elle lit Mongo Beti, écoute Dina Bell... puis déménage à Yaoundé avec son fils et sa solitude.

Anne-Sophie Stefanini nous propose un récit haletant et intime qui explore les complexités de la vie. Elle mêle des existances toutes aussi fragiles les unes que les autres qui se nourrissent de leurs quêtes intrinsèques. Les personnages se suivent. Se succèdent même. Se croisent parfois. Mais disparaissent tous pour ne laisser place qu'à la mélancolie et l'espérance de Constance qui avance pantalon bleu et tee-shirt blanc. 

jeudi 14 août 2025

JE REMERCIE LA NUIT : EH OH LES IVOIRIENS !

Je remercie la nuit a remporté le prix Ahmadou Kourouma 2025. Il raconte l’histoire de Flora et Yasmina. Elles sont deux étudiantes ivoiriennes dont la vie va basculer pendant la crise politique qui va secouer leur pays. C’est un livre sur l’exil, la passion et la révolution.

Par Soultan TMP

Flora et Yasmina vont s’unir par le destin universitaire qui fera d’elles des co-chambrières à l’université d’Abidjan. De cette union, naitra une amitié profonde qui fera de chacune le pilier de l’autre. Mais la crise politique de leur pays les éloignera de leur chambre qui leur servait de cocon, de leur université qui nourrissait leurs aspirations et pire encore, de l’une de l’autre. Yasmina va retourner à Korhogo, chez ses parents, traumatisés par le viol qu’elle aura subit. Flora va s’exiler en Afrique du sud, pourchassée par l’armée.

N’ayant pas une minute à perdre, Flora retourna dans sa chambre en vitesse. Elle prit quelques affaires au hasard et surtout son vieux sac à dos bleu foncé contenant tous ses carnets et ses documents personnels. Victoire, il était toujours en place sous le lit ! Avant de s’en aller, elle jeta un dernier regard sur la chambre qu’elle avait partagée pendant si longtemps avec Yasmina. ” P52



Et si les ailes de l’avion vont mener Flora à Johannesburg, les ailes de l’amour vont la mener dans le cœur de Xolile. Elle l’aimera autant qu’il l’aime. Lui ce jeune noir qui a grandi dans un Soweto qui vibrait au rythme de l’apartheid. Il perdra ses parents étant enfant et fera de son art “une forme de résistance”. Yasmina résiste elle aussi. Mariée à un polygame, elle aura fait un choix que son amie Flora, qui trouve ça rétrograde ne comprend pas.

Dis-moi, quand viendras tu me rendre visite à Korhogo ? Une nouvelle université est en train de se construire. Elle sera toute neuve. Dès que possible, j’irai m’inscrire. Moi, Abidjan, c’est fini, je n’y remettrai plus jamais les pieds ! ” P280

Je remercie la nuit est un livre mélancolique qui dans une écriture simple, dresse des profils de jeunes qui résistent pour leurs espérances quand les égos des politiciens mènent à une guerre. Il donne la voix aux profils souvent ignorés des conflits qui même après la guerre, n'ont pas fait la paix avec eux-mêmes. L'auteure nous fait ressentir l’étouffement de ses protagonistes sans utiliser des mots durs ou choquants. Sa plume docile dévoile leurs sensibilités.

Véronique Tadjo profite du parcours de ses personnages pour évoquer et décrire des faits ou figures marquantes de l’histoire du monde dans son livre ; Ghandi, Mandela, l’apartheid… Elle décrit parfois des événements qui se sont réellement déroulés ainsi que ceux qui les ont menés

Je demande à tous les jeunes de Yopougon, de Port-Bouët, de Koumassi, d’d’Adjamé, de Cocody, et de Treichville, bref, de tout le district d’Abidjan, je demande à tous les jeunes de Côte d’Ivoire de s’organiser en comités pour empêcher les déplacements de l'ONUCI partout dans le pays ” P87

Ce livre retentit comme une cloche au moment où la cote d’ivoire prépare des élections présidentielles dans un contexte ou la candidature du président a déjà provoqué une manifestation.  Les mêmes acteurs de la crise politique raconté dans le livre sont encore là, avec la même ambition, la présidence de la République.

Ce que je reproche à ce livre c’est le choix des noms. Flora ou Yasmina pourraient êtres n’importe qui dans le monde. Une française comme une américaine. Une guadeloupéenne comme une sénégalaise. C’est ainsi pour la majorité des personnages ivoiriens du roman ; Eric, Virginie,  Édouard… Utiliser des noms ivoiriens aurait renforcé l'immersion du lecteur en Côte d’Ivoire.

Je remercie la nuit est un bon livre sur la côte d’ivoire qui nous fait découvrir ses villes, sa culture, son climat et ses peuples. On découvre la chaleur d’Abidjan et une jeunesse branchée à celle du monde, qui porte ses propres aspirations. Véronique Tadjo nous raconte une côte d’ivoire sur laquelle la nuit est tombée. Mais la nuit n’est jamais éternelle !

Portrait de Veronique Tadjo : https://cafedesmotsblog.blogspot.com/2025/03/veronique-tadjo-portrait-de-la-prix.html

samedi 26 juillet 2025

CESSION DES DROITS : « CETTE DEMARCHE DES AUTEURS NOUS AIDE VRAIMENT »

La cession des droits aux éditeurs africains permet de rendre disponible les livres d’auteurs du continent publiés à l’étranger. Cette approche qui s’inscrit peu à peu dans les pratiques éditoriales francophones permet de donner une vie africaine à ces auteurs publiés hors du continent, en rendant leurs œuvres disponibles à des prix accessibles.

Par Soultan TMP

Quarante-six ans après la première édition du livre La parole aux négresses de l’écrivaine sénégalaise Awa Thiam, les éditions Saaraba propose une réédition de cet essai féministe dont les seuls exemplaires qu’on retrouvait, difficilement au Sénégal et en Afrique, étaient celles de 1978, publié aux Éditions Denoël, maison d’édition française. La mise à disponibilité de ce livre aux africains vient répondre à un constat global de Souleymane Gueye, promoteur de Saaraba et de la librairie Plumes du monde à Dakar au Sénégal « J'ai découvert en tant que librairie une catégorie de livres qui sont ceux édités hors d'Afrique, ayant pour grande partie comme cible des publics africains, et qui ont disparu des rayons des librairies, faute de réédition. » souligne Souleymane Gueye.

Les écrivains africains édités à l’étranger, bien que reconnus mondialement, ne sont pas assez lu chez eux. Dans un sondage du Café Des Mots, 11 internautes sur les 22 qui ont répondus au questionnaire ne possèdent pas d’exemplaire du premier Goncourt Africain, La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr, faute de moyens. Pourtant le livre, suite à un accord avec son éditeur, est vendu à 9000 frs (13,71 £) en Afrique, soit 7 euros moins cher qu’en Europe pour la même édition. L’inaccessibilité de La plus secrète mémoire des hommes malgré cet accord démontre peut être que la meilleure alternative reste la cession des droits. Pour un pays comme le Cameroun où le SMIG est de 41 875 F CFA (63,8 euros), ce livre reste cher. 63% des personnes ayant participés à ce sondage ont à ce jour acheté moins de 5 livres d’auteurs africains publiés à l’étranger. Et pourquoi ? Parce qu’ils les trouvent hors de prix.

 

 « Le soutien des auteurs est capital et salutaire »

Pour pallier cette problématique, les écrivains africains depuis quelques années s’arrangent à réserver des droits pour des éditeurs sur le continent. François Nkeme, promoteur des Editions Proximité se réjouit de bénéficier de la confiance que Djaïli Amal lui a accordée pour ses livres Cœur du sahel et plus récemment Le harem du roi, tous deux édités aux Editions Emmanuel Collas en France. « J’ai les droits sur toute l’Afrique francophone de ce livre. Cette démarche des auteurs nous aide vraiment » affirme François Nkeme. « Le soutien des auteurs est capital et salutaire » abonde Souleymane Gueye.

A Paris, JC Lattès, éditeur du Prix voix d’Afriques est dans la même démarche de collaborer avec des maisons d’éditions du continent. Deux mois après l’édition française du prix voix d’Afriques 2024 Ces soleils ardents, l’auteur, Nincemon Fallé, annonçait sur ses réseaux sociaux la disponibilité d’une deuxième version produite par la maison d’édition La case des lucioles, basée à Abidjan. En mai 2024 au Salon International du livre d’Abidjan (SILA), le stock de la version africaine a été épuisé. « Entre la version française qui coute 15 000 frs et la version africaine qui coute 5000 frs, le choix est vite fait » remarque Nincemon Fallé, qui trouve que c’est bien que les deux éditions soient sorties de manières rapprochées, afin que le lectorat africain découvre le livre au même moment que celui de la France. « L'éditeur local a la faculté d'adapter l'ouvrage aux réalités de son marché, en choisissant par exemple un format et un façonnage différent » explique Souleymane Gueye, qui pense que la cession de droit peut permettre de réduire le coût du livre, en supprimant des charges comme les frais de douanes ou de transport du livre.

Ça marche. Mais encore…

La cession des droits se révèle être une véritable opportunité pour les éditeurs africains. Tout le monde s’y met. Les auteurs s’arrangent à réserver des droits pour des éditeurs locaux, les éditeurs africains proposent des collaborations aux éditeurs étrangers, eux-mêmes ouverts à ces collaborations. Et aussi il y a l’alliance internationale des éditeurs indépendants avec la collection Terres solidaires qui rééditent des textes d’auteurs africains édités en France et cèdent des droits à des maisons d’édition en Afrique. Proposés à 3500 frs (5,33 £), ces rééditions s’arrachent comme des petits bouts de pain sur le continent.

Aujourd’hui au Cameroun, il est impossible de trouver une seule version africaine de Ceux qui sortent dans la nuit de Mutt Lon dans une librairie. Pourtant la demande de ce livre est forte. Ange Mbelle, promotrice du réseau de distribution de livres en Afrique Le grand vide grenier affirme ne pas douter du succès de ce livre s’il était réimprimé. Elle confirme que cette démarche de cession de droit marche, mais déplore le laxisme des éditeurs locaux « Ils ne considèrent pas la subvention comme une impulsion. Généralement quand le stock subventionné est terminé, c’en est fini pour la version africaine. Ou ils attendent une deuxième subvention » regrette Ange Mbelle.

La cession des droits est sans doute la meilleure approche éditoriale pour le moment en Afrique francophone. Elle arrange tous les acteurs du livre sur le continent. Les éditeurs ont des contrats et font des tirages considérables, les distributeurs et libraires écoulent leurs commandes rapidement, les lecteurs sont satisfaits du coût, et enfin, les auteurs sont lus chez eux. C’est toute une industrie du livre qui tourne à sa manière et qui mérite d’être consolidée.

On fait mieux chez les Anglos

La cession des droits est aussi pratiquée en Afrique anglophone. Là-bas, le processus de négociation des droits est soit entamé par un éditeur local, soit l’éditeur originel propose pro activement les droits du livre à la vente. « En acquérant les droits de cette manière, nous maitrisons les moyens de production, ce qui nous permet de gérer efficacement les couts » explique Anwuli, cofondatrice de la maison d’édition nigériane Narrative Landscape Press, qui a publié la version africaine de Dream Count, le dernier livre de la célèbre écrivaine nigériane Chimamanda Adichie. L’éditeur originel de Dream Count est Knopf, éditeur américain. Son édition du livre de Chimamanda coute 27 euros, pendant que celui de Narrative Landscape Press est proposé à 11, 31 euros. Cette version africaine de Dream Count marche bien dans le marché local. 10 000 exemplaires de ce livre ont été écroulés seulement le premier trimestre après sa sortie en mars 2025. « Nous avons vendu 4000 exemplaires les 15 jours suivant la sortie du livre » ajoute Anwuli Ojogwu.

Mais cette éditrice ne se limite pas à l’approche de l’acquisition des droits pour rendre les livres d’africains plus accessibles dans le continent. Comme d’autres éditeurs anglophones d’Afrique, elle acquière aussi les licences de distributions. C’est le cas du livre Small Worlds de Caleb Azumah qui est édité chez Penguin Books. Il coute 9,9 euros, pendant que le même livre au Nigeria coute 3,11 euros. « L’éditeur originel conserve le contrôle total de la production tout en vendant le titre final à des éditeurs comme nous, en appliquant un gros rabais sur le cout du livre  » témoigne Anwuli. Sur les 2000 exemplaires de Small Worlds commandées par Narrative Landscape Press, 1000 exemplaires ont déjà été écoulés. Ce qui selon Anwuli, est un bon chiffre pour un auteur peu connu comme Caleb Azumah.

En plus de ces deux approches d’acquisition des droits des œuvres et de licence de distribution, les éditeurs britanniques comme Heinemann, Random House, Longman ou Macmillan ont ouverts des filiales sur le continent. Ces maisons fonctionnent aujourd’hui comme des entités locales, autonomes sur le plan éditorial et commercial, décolonisant ainsi le commerce du livre, qui reste encore « très cloisonné, très « modèle ancien » » écrit Pierre Astier dans une Tribune publiée en 2014 dans le journal Le Monde dont le titre est Mondialisons l'édition française! Une décennie après cette Tribune de Pierre Astier, les grandes maisons d’éditions francophones continuent d’importer les talents africains. Les auteurs publiés localement peinent à exister dans une Francophonie qui se revendique pourtant Glocale.

 

 

 

 

 

 

 

 

               

 

jeudi 29 mai 2025

Ngugi wa Thiongo : Nationaliste Culturel

Ngugi wa Thiongo est un écrivain Kenyan qui avait décidé de ne plus écrire en la langue du colonisateur. Il est d’ailleurs emprisonné pour avoir fait jouer sa pièce de théâtre en sa langue maternelle, le Kikuyu. Traduit en plusieurs langues, il a incarné un nationalisme culturel qui s’exprime par l’écriture. C’est un auteur majeur de la littérature africaine qui s’est éteint le 28 mai 2025 en Géorgie aux Etats unis à l’âge de 87 ans

Par Soultan Tmp

Considéré comme le plus grand écrivain kenyan, Ngugi Wa Thiongo s’en va, laissant derrière lui une œuvre aussi grande qu’elle est authentique. Authentique de par son écriture. Depuis 1977, après avoir été emprisonné pour avoir fait jouer sa pièce de théâtre Je me marierai quand je voudrai en plein air en Kikuyu, sa langue maternelle, Nguigi Wa Thiongo décidera d’écrire son prochain ouvrage en cette langue. «  Je me devais de continuer à écrire dans la langue qui m’avait valu d’être incarcéré » confie-t-il en 2017, dans le magazine Telerama. A partir de sa cellule de prison, Ngugi Wa Thiongo écrit Caitaani mutharab-Ini, littéralement : Le diablesur la croix, son premier roman en Kikuyu qui sera publié chez Heinemann dans la collection  African Writers Series. « Le retour au kikuyu n’était pas seulement un retour à une forme d’authenticité. L’idée était surtout de changer de point de vue sur le monde et la place qu’on y occupe », explique l’universitaire Aurélie Journo. C’est vers la fin des années 80 qu’il décide de n’écrire qu’en Kikuyu. Dans son dernier livre en anglais, à partir de l’Angleterre où il vit exilé de son kenya natal, il fait ses adieux à l’anglais, cette langue qui, « plus qu’une langue : devient la langue, devant laquelle toutes les autres durent s’incliner révérencieusement », note-t-il, en 1986, dans son essai majeur, Decolonising the Mind (Heinemann, 1986), traduit en français en 2011.

Ngugi Wa Thiongo est l’un des auteurs majeurs de la littérature Africaine. Sa littérature aussi riche qu’engagée, qui depuis les premières publications de l’auteur kenyan dénoncent les injustices néo coloniales, lui ont valu de figurer à maintes reprises dans la short List des favoris pour le prix Nobel de littérature. Un prix qu’il considère comme valorisant, mais pas essentiel. Je ne considère pas cela comme une consécration » se confiait-il en 2017 à Telerama. Comme quoi, comme pour la langue, Ngugi wa Thiongo n’attendait pas le prix Suedois pour valider son écriture.

Né James Ngugi un 5 janvier 1938 au Kenya, il mourra Nguigi wa Thiongo, à l'âge de 87 ans. Romancier, dramaturge, essayiste et universitaire, il mourra loin de sa terre natale, le Kenya. Cette terre qu’il avait quittée en 1977. Il y retournera en 2004, avant de s’exiler à nouveau, pour sa sécurité. Il s’est éteint le 28 mai dernier. Et la pièce de théâtre qui lui avait valu la prison, aujourd’hui, est libre d’être jouée au Kenya.

 

 

vendredi 23 mai 2025

Biktusi Féminin : Le langage erotique

Joseph Fumtim écrit un livre qui s'intéresse à la gent féminine dans le Bikutsi. Ce livre présente un Bikutsi erotisé par les femmes qui l'incarnent au Cameroun.

Par Soultan Tmp

Parler des femmes dans le Bikutsi c'est presque faire une tautologie, parce qu'au commencement de cette musique, étaient les femmes. Et si aujourd'hui Joseph Fumtim propose un livre qui se penche sur la gent féminine dans le Bikutsi comme industrie musicale, c'est parce qu'au commencement, cette fois, étaient les hommes. Puis vinrent les femmes, fortuitement d'ailleurs. De Anne Marie Nzie à Mani Bella en passant par K-Tino ou Lady Ponce, la destination Bikutsi n'a pas toujours été calculée. Même si certaines chantent depuis leur enfance. Ces artistes, de generations différentes, d'horizons divers, vont incarner selon leur époque, leurs influences et leurs aspirations, un Bikutsi à leurs manières, arrachant la scène aux hommes. Et là, nous sommes véritablement dans les années 90, avec pour égérie, une certaine Cathy de Tino qui s'affranchira de Tino Baroza, reinventant le Bikutsi autant qu'elle se reinvente elle-même sous l'appellation de K-Tino qu'on lui connaît aujourd'hui.

K-Tino incarne une reformualation du Biktusi qui se raconte par le corps. Tenues, gestuelles... tout accessoire qui saurait mettre leurs formes en spectacle. Ce discours du corporel est accompagné des jurons, aphorismes ou onomatopés qui nourrissent un Bikutsi désormais erotique. Joseph Fumtim cite des titres comme Afibel de K-Tino où elle ordonne aux hommes " Accélérez la tige",  de Coco argentée dans Fallait pas qui dit " j'ai envie de, envie de faire" ou de Lady Ponce dans son titre Là Là Là qui dit " Si tu peux, si tu veux, fais moi vibrer"

Joseph Fumtim regrette un Bikutsi dont les valeurs ont été sacrifiées à l'autel du spectaculaire encouragé par l'arrivée de la télévision et la réalisation des vidéos clips. L'événement marquant le grand tournage, selon l'auteur, est l'invitation de Tsala Muana, en 1991, pour une prestation à la télévision nationale, Crtv. Ses déhanchements, ses états sur scène et ses caresses vont faire la UNE des journaux et alimenter les débats.

Les matrones du Bikutsi moderne ont le mérite de le rendre populaire. Empruntant ici et là des vocables et des méthodes peu ou prou appréciés des conservateurs. L'auteur souligne une forme d'Atalaku-Bikutsi dont Amazone, selon l'auteur, se revendique en être la promotrice. Joseph Fumtim cite des titres comme Ancien Yéyé de K-Tino ou Donner Donner de Lady Ponce. L'Atalaku Bikutsi va s'articuler autour des footballeurs et géants de la finance, des hommes de média, des ministres et de hauts dignitaires de la République. Et puis principalement, selon l'auteur, autour de Chantal Biya, la Première dame du Cameroun.

Les femmes jouent désormais les premiers rôles dans le Bikutsi. Elles ont même leurs propres maisons de production. Poto Poto, Ponce Attitude ou Pala Pala Bande de K-Tino, Lady Ponce et Mani Bella respectivement. Mais l'auteur rappelle que le travail de studio demeure l'apanage des hommes. Seule Sally Nyolo, multi-instrumentiste et directrice artistique en plus d'être chanteuse se distingue de toutes les autres matrones du Bikutsi. La qualité de ses livraisons est largement tributaire de l'autonomie et l'indépendance qui est au cœur de sa démarche. Une démarche dont les bikutsistes, selon l'auteur, devraient emprunter, afin de réduire les inflexions éthiques auxquelles elles sont parfois soumises.

Ce livre au cœur du Bikutsi féminin, raconte un art musical aux influences plurielles. Le Bikutsi a su se saisir des mutations technologiques, infrastructurelles ou sociopolitiques de son environnement pour rester sous les feux des projecteurs. Parfois au détriment de sa nature et de son discours. Lui donnant un succès bien relatif selon l'auteur. Il évoque un classement 2015 du célèbre magazine Forbes des 30 artistes africains les plus influents de l'année. Lady Ponce et Mani Bella ferment la queue, respectivement 28eme et 29eme.

Joseph Fumtim propose un livre unique qui s'ajoute à la littérature sur le Bikutsi et dans une certaine mesure sur le peuple Ekang, duquel le Bikutsi est originaire, tirant ses racines du Mvet, qui en plus d'être un instrument musical, est aussi un ensemble de récits qui sont accompagnés dudit instrument. Ce livre qui raconte la vitalité et les glissements du Bikutsi féminin pose un regard transversal sur cette musique, la comparant parfois à d'autres musiques d'Afrique, questionnant ses expressions, comprenant même parfois ses mutations et exposant son environnement. L'auteur n'arrive pas à dissimuler, même s'il le voulait, sa nostalgie d'un Bikutsi d'antan où l'on chantait plutôt que ne gémissait, où l'on dansait plutôt que ne se tremoussait.

Joseph Fumtim n'est pas à son premier livre sur le Bikutsi. Dans la même collection Interlignes des éditions Ifrikiya, il publiait en 2013, avec Anne Cillon Perri, Zanzibar et les têtes brûlées : La passion Biktusi. Son livre survient dans un contexte où la musique camerounaise en général se questionne sur son itinéraire. Le Bikutsi aussi assurément, evahi de plus en plus par des imposteurs qui brandissent le drapeau de la révolution. Une "révolution" qui pousse à une réévaluation d'un Bikutsi du charnel qui ne réussit pas à séduire le monde.

Ce livre fait parler les chanteuses de Bikutsi, les philosophes, écrivains et journalistes qui se sont exprimés sur cette musique. Cette polyphonie justifierait peut-être le mot Chœur sur le titre de l'œuvre, Au Chœur des Reines du Bikutsi. C'est donc un livre qui fait parler des femmes dans le Bikutsi. Un Bikutsi en perpétuel mutations, toujours en quête d'un nouveau souffle, d'une nouvelle expression. Un Bikutsi qui n'a certainement pas dit son dernier mot.

Livre : Au chœur des reines du Bikutsi 
Pages : 187 
Editeur : Editions Ifrikiya 

WEBTOON : ÇA SE DESSINE AU CAMEROUN

Le webtoon est une forme de bande dessinée en ligne qui se lit verticalement dans un smartphone. Originaire de Corée du sud, il s’installe d...