mardi 24 mars 2026

PRIX KOUROUMA : INDEPENDANCE, TRANSMISSION, CONTEMPORANEITE

Echanges avec Romuald Fonkoua, à l’occasion des 40 ans du Salon du Livre de Genève dont 20 passés à remettre le prix Kourouma. Il est le  le Président du jury de ce prix décerné en hommage à l’auteur ivoirien Ahmadou Kourouma. Ce prix est non seulement devenu un des plus grands rendez-vous du Salon helvétique, mais aussi une référence sur le continent Africain. 


Recueilli par Sherif Soultan

Ahmadou Kourouma est un écrivain ivoirien décédé en 2003. Un an après son décès, le Salon du Livre de Genève lance un prix littéraire qui porte son nom. En mars 2026, ce Salon littéraire, qui célèbre ses 40 ans d’existence aujourd’hui, aura vécu la moitié de son existence avec ce prix, devenu l’un de ses plus grands rendez-vous. 

1. Cette édition 2026 marque les 40 ans du Salon du Livre de Genève où le Prix Ahmadou Kourouma est remis à un auteur africain chaque année. Ce prix est devenu une référence sur le continent, beaucoup d'auteurs africains rêvent de le remporter. Que représente ce prix pour le salon de Genève ?

Patronné par la Direction du développement et de la coopération DDC de la Confédération helvétique, le Prix Ahmadou Kourouma est né de l'initiative conjointe de Jacques Chevrier, professeur émérite à la Sorbonne (ex-Paris IV), de Jean-Louis Gouraud, ancien directeur de Jeune Afrique et de Pierre-Marcel Favre, président du Salon international du livre et de la presse de Genève. Il a été successivement intégré au programme général du Salon, puis au programme du Salon africain.

« Il a contribué à l’ouverture de la place helvétique aux cultures et aux imaginaires africains »

Quelle que soit sa place dans l’organisation pratique du Salon, le prix Kourouma est sa vitrine littéraire africaine. Il a contribué à l’ouverture de la place helvétique aux cultures et aux imaginaires africains en complétant ainsi, judicieusement, d’autres espaces artistiques (musées, galeries, etc.). Il a permis de valoriser les littératures d'Afrique francophone produites sur le continent et hors du continent, de montrer leur dynamisme, leur vitalité et de révéler leur héritage dans le champ des littératures mondiales contemporaines.

2. Ça fait plus de 20 ans que ce prix existe. Plus de 20 années qu’il récompense des auteurs. Qu’est-ce que vous retenez de ce prix ?

Le prix Kourouma récompense un ouvrage, essai ou fiction, consacré à l'Afrique noire et dont l'esprit d'indépendance, de lucidité et de clairvoyance s'inscrit dans le droit-fil de l'héritage légué par le romancier ivoirien. A chaque édition, la désignation du lauréat du prix Kourouma obéit à une série de contraintes complexes comprises entre le talent reconnu d’un auteur, le succès médiatique d’un livre, la qualité artistique d’une œuvre et la portée politique d’un discours. Elle est toujours le fruit d’une rencontre entre un auteur, une œuvre et un moment historique. La liste des récipiendaires du prix Kourouma depuis plus de 20 ans témoigne du respect des ambitions de ceux qui l’ont créé.

Justifications

Le récit Survivantes. Rwanda, dix ans après le génocide, des deux premières lauréates (2004), Esther Musawayo et Souâd Belhaddad, répondait à la fonction de témoignage dédiée à la littérature à l’occasion de la commémoration des dix ans du génocide de 1994. Le roman de la dernière lauréate (2025), Véronique Tadjo, consacré à la mémoire des jeunes femmes ivoiriennes durant la guerre civile en Côte d’Ivoire, répondait au vœu de l’écrivain ivoirien de produire une littérature dont l’objet résonnerait avec l’histoire africaine du temps présent. Entre ces deux moments historiques, le prix Kourouma aura récompensé des talents africains, nombreux et divers.

Itinéraires

On ne rappellera pas ici toutes les raisons qui ont justifié, à chaque édition, l’attribution du prix à tel ou tel lauréat. On notera simplement que la notoriété du prix tient autant au devenir des écrivains révélés, Mbougar Sarr, futur prix Goncourt, Véronique Tadjo, futur prix Ivoire, Scholastique Mukasonga, futur Prix Renaudot ou David Diop, futur Prix Goncourt des lycéens, qu’à l’internationalisation des lieux de production (africain, avec les éditions Elysad pour le Mauritanien Beyrouck ; nord-américain avec les éditions Mémoires d’encrier pour le congolais Blaise Ndala).   

3. Le Prix Kourouma est une distinction qui récompense un roman, récit ou nouvelles dont l’esprit d’indépendance, de lucidité et de clairvoyance s’inscrit dans l’héritage littéraire et humaniste légué par le romancier ivoirien Ahmadou Kourouma, comment réussissez-vous à rester fidèle à ce positionnement ?

Le jury est tributaire des productions de la période annuelle considérée. Les critères établis pour distinguer le lauréat doivent toujours être pondérés en fonction du cru. L’éventail des possibilités offertes par les qualités requises (l’esprit d’indépendance, de lucidité, de clairvoyance, etc.) laisse au jury la liberté d’appréciation le plus large possible. Le jury sera toujours fidèle à cet esprit.

4. On constate une quasi-dominance du roman dans ce prix. A l’exception du tout premier prix, tous les autres livres primés sont des romans. Qu’est ce qui explique ça ? N’est-ce pas parce que le jury est beaucoup plus sensible aux romans ?

Ceci s’explique aisément. Du point de vue du nombre de titres publiés, des conditions mondiales ou continentales de leurs circulations, de leurs caractères intrinsèques (le roman est le genre des genres), de l’accord implicite avec l’auteur qui donne son nom au prix, qui est plus reconnu comme romancier que dramaturge, poète ou essayiste : le roman (mieux que les autres arts) correspond à l’héritage de Kourouma que ce prix entend préserver. La sensibilité des membres du jury au roman ne conditionne pas à elle toute seule son attribution à tel ou tel lauréat.

5. Le continent africain est un foisonnement de cultures, dont de littératures et même de sensibilités littéraires. Comment le jury se saisit de cette pluralité littéraire pour ne récompenser qu’un.e auteur.e ?

Le travail du jury n’obéit pas tant à ces critères de foisonnement de cultures, de littératures ou de sensibilités. Il obéit aux critères exclusifs de qualités esthétiques, qui comprennent en plus de la beauté des œuvres, leurs valeurs morales, philosophiques, critiques voire politiques, au sens littéraire de ce terme. On n’a donc pas primé un auteur en dehors de ces exigences. Il ne s’agit pas de privilégier telle culture, telle sensibilité ou telle littérature africaine par rapport à telle autre. Il s’agit, comme dans tout concours (puisqu’il s’agit au fond d’un concours), de primer le meilleur roman de l’année remplissant le mieux et le plus possible les critères de reconnaissance fixée par le prix Kourouma du Salon du livre de Genève. La sélection est toujours exigeante.

6. En 20 années, les écritures ont forcément changées. De nouvelles générations sont arrivées dans l’espace littéraire. Comment le Prix Kourouma évolue avec ces dynamiques littéraires?

Les écritures africaines de langue française (et d’autres langues) ont sans doute beaucoup changé. Mais ce qui n’a pas changé, ce sont les critères d’attribution du Prix. Ce sont elles qui guident le travail du jury depuis 20 ans. Le prix Kourouma n’est pas le lieu d’observation d’une variation de styles d’écriture dans le temps historique. Ces variations, au demeurant, étant moins d’ailleurs l’effet de générations que le produit de styles individuels et des pratiques esthétiques particulières. Les dynamiques d’écriture recherchées par le Prix sont paradoxalement celles qui relèvent moins d’une évolution heureuse dans l’écriture que d’une constance forte dans le dire et l’écrire littéraires. Le prix ne récompense donc pas le « génie » littéraire, entendu ici comme ce qui témoigne d’une nouveauté, mais le génie en ce qu’il témoigne « génialement » d’une esthétique ancienne à laquelle faisait droit Kourouma.

7. Depuis 2004, un seul livre édité sur le continent et écrit par un.e auteur.e vivant sur le continent a remporté le prix Kourouma, qu’est ce qui pourrait expliquer cette prédominance des auteurs de la diaspora ?

Les critères de la résidence africaine de l’auteur et de l’édition continentale du livre ne figurent pas parmi les attendus du prix Kourouma qui est international. Une autre hypothèse serait paradoxale au vu de l’histoire personnelle de son auteur et des lieux de l’édition de son œuvre (Montréal, Paris, Abidjan). Cela étant dit, il ne faut pas se tromper et donner l’impression que le prix Kourouma serait un prix éloigné de l’Afrique et fait exclusivement pour ses diasporas. Les diasporas africaines appartiennent, jusqu’à plus ample informé, aux pays dont les ressortissants sont originaires. 

« Il ne faut pas se tromper et donner l’impression que le prix Kourouma serait un prix éloigné de l’Afrique et fait exclusivement pour ses diasporas »

Plusieurs membres des diasporas  vivent entre le pays de leur séjour régulier et leur pays d’origine (ce va-et-vient est dans la nature de toute diaspora). Par ailleurs, plusieurs écrivains primés vivent sur le continent africain (Florent Couao-Zotti, Tierno Monenembo ou Mutt-Lon par exemple) et ne peuvent être considérés à ce titre, sauf à changer dangereusement de focale, comme des « exceptions » littéraires. Le prix Kourouma ne sépare donc pas les  écrivains.

8. En quoi le prix Kourouma contribue à la diffusion des livres primés sur le continent Africain ?

Le rayonnement du Prix Kourouma en Afrique est indéniable. Il suffit de redire ici son retentissement hors de l’Etat helvétique, du statut acquis par ces récipiendaires et les facilitations qu’il offre mécaniquement à la connaissance de l’auteur par la publicité induite. Les nombreux exemples des retombées heureuses pour les éditeurs, le livre, la lecture et la connaissance des auteurs dans les festivals en Afrique sont là pour en témoigner. A l’heure de la mondialisation de la littérature, tout événement littéraire européen a un impact sur le statut du livre en Afrique et tout événement littéraire hors d’Europe, en Afrique par exemple, a des répercussions sur le statut de la littérature et du livre en Europe. Les échanges d’éditeurs dans les salons mondiaux du livre sont un bon thermomètre de la réalité de cette circulation d’objets et d’acteurs culturels.

9. Pour les 40 ans, le pavillon Afrique auquel on était habitué n’est plus là. Il a été retiré l’année passée du fait des difficultés financières ? Quelle est la pertinence d’un prix Kourouma sans pavillon Afrique ?

Historiquement, le Prix Kourouma avait été créé en 2004, avant le pavillon Afrique. Il ne faut donc pas lier les deux. Ce serait une erreur. Le prix Ahmadou Kourouma n’était pas censé être la vitrine de l’Afrique au salon de Livre de Genève, mais bien, comme tout prix littéraire, détaché d’une certaine contre-vision politique de l’Europe et d’une certaine diplomatie culturelle africaine. Ce prix récompense, rappelons-le, des écrivains qui témoignent par leur œuvre esthétique (roman, récit, nouvelle), d’un esprit d’indépendance, de lucidité et de clairvoyance suivant l’héritage humaniste légué par celui qui donne son nom. L’association de circonstance entre le Pavillon africain et le prix Kourouma n’enlève rien à la pertinence de ce dernier. Il présente une logique et possède une cohérence qu’il faut préserver par un soutien sans faille à côté d’autres initiatives regardant l’édition, le livre ou la presse.

10. Quelle est la place que le Salon du livre de Genève accorde à l’Afrique pour ces 40 ans dont la moitié à décerner le Prix Kourouma ?

N’étant pas un des organisateurs (ni un des concepteurs) du Salon du livre de Genève, je me garderais bien de répondre à la question de la place qu’il accorderait au prix Kourouma pour ces 40 ans, en espérant, secrètement, que ce sera la meilleure.

HISTORIQUE DES LAUREAUTS DU PRIX KOUROUMA  

ANNEE

AUTEUR

OUVRAGE

EDITEUR

PAYS

2026

Libar M. Fofana

La prière du cochon

Gallimard

Guinée Conakry

2025

Véronique Tadjo

Je remercie la nuit

Mémoire d’encrier

Cote d’Ivoire

2024

Bessora

Vous, les ancêtres

J-C Lattès

Gabon

2023

Beata Umubyeyi

Consolée

Editions Autrement

Rwanda

2022

Osvalde Lewat

Les aquatiques

Les Escales

Cameroun

2021

Blaise Ndala

Dans le ventre du Congo

Mémoire d’encrier, Seuil

République du Congo

2020

Hemley Boum

Les jours viennent et passent

Gallimard

Cameroun

2019

David Diop

Frere d’ame

Seuil

France

2018

Wilfried Nsondé

Un océan, deux mers, trois continents

Actes Sud

République du Congo

2017

Max Lobe

Confidences

Editions Zoe

Cameroun

2016

Beyrouk

Le Tambour des larmes

Elyzad

Mauritanie

2015

Mbougar Sarr

Terre ceinte

Présence africaine

Sénégal

2014

Mutt-Lon

Ceux qui sortent dans la nuit

Grasset

Cameroun

2013

Tierno Monénembo

Le Terroristes noir

Seuil

Guinée

2012

Scholastique Mukasonga

Notre-Dame du Nil

Gallimard

Rwanda

2011

Emmanuel Dongala

Photo de groupe au bord du fleuve

Actes Sud

République du Congo

2010

Florent Couao-Zotti

Si la cour du mouton est sale, ce n’est pas au porc de le dire

Le Serpent à plumes

Benin

2009

Kossi Efoui

Solo d’un revenant

Seuil

Togo

2008

Nimrod

Le Bal des princes

Actes Sud

Tchad

2007

Sami Tchak

Le Paradis des chiots

Mercure de France

Togo

2006

Koffi Kwahulé

Babyface

Gallimard

Cote d’Ivoire

2005

Tanella Boni

Matins de couvre-feu

Le Serpent à plumes

Cote d’Ivoire

2004

Esther Mujawayo et Souad Belhaddad

Survivantes. Rwanda, dix ans après le génocide

Editions de l’Aube

Rwanda

 

 

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