La
cession des droits aux éditeurs africains permet de rendre disponible les
livres d’auteurs du continent publiés à l’étranger. Cette approche qui
s’inscrit peu à peu dans les pratiques éditoriales francophones permet de
donner une vie africaine à ces auteurs publiés hors du continent, en rendant
leurs œuvres disponibles à des prix accessibles.
Par Soultan TMP
Quarante-six ans après la première édition du livre La parole aux négresses de l’écrivaine
sénégalaise Awa Thiam, les éditions Saaraba propose une réédition de cet essai
féministe dont les seuls exemplaires qu’on retrouvait, difficilement au Sénégal
et en Afrique, étaient celles de 1978, publié aux Éditions Denoël, maison
d’édition française. La mise à disponibilité de ce livre aux africains vient
répondre à un constat global de Souleymane Gueye, promoteur de Saaraba et de la
librairie Plumes du monde à Dakar au Sénégal « J'ai découvert en tant que librairie une catégorie de livres qui sont
ceux édités hors d'Afrique, ayant pour grande partie comme cible des publics
africains, et qui ont disparu des rayons des librairies, faute de réédition. »
souligne Souleymane Gueye.
Les écrivains africains édités à l’étranger, bien que
reconnus mondialement, ne sont pas assez lu chez eux. Dans un sondage du Café Des Mots, 11
internautes sur les 22 qui ont répondus au questionnaire ne possèdent pas d’exemplaire
du premier Goncourt Africain, La plus
secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr, faute de moyens.
Pourtant le livre, suite à un accord avec son éditeur, est vendu à 9000 frs
(13,71 £) en Afrique, soit 7 euros moins cher qu’en Europe pour la même
édition. L’inaccessibilité de La plus
secrète mémoire des hommes malgré cet accord démontre peut être que la
meilleure alternative reste la cession des droits. Pour un pays comme le
Cameroun où le SMIG est de 41 875 F CFA (63,8 euros), ce livre reste cher. 63%
des personnes ayant participés à ce sondage ont à ce jour acheté moins de 5
livres d’auteurs africains publiés à l’étranger. Et pourquoi ? Parce
qu’ils les trouvent hors de prix.
« Le soutien des auteurs est capital et
salutaire »
Pour pallier cette problématique, les écrivains africains
depuis quelques années s’arrangent à réserver des droits pour des éditeurs sur
le continent. François Nkeme, promoteur des Editions Proximité se réjouit de
bénéficier de la confiance que Djaïli Amal lui a accordée pour ses livres Cœur du sahel et plus récemment Le harem du roi, tous deux édités aux Editions Emmanuel Collas en France.
« J’ai les droits sur toute
l’Afrique francophone de ce livre. Cette démarche des auteurs nous aide
vraiment » affirme François Nkeme. « Le soutien des auteurs est capital et salutaire » abonde Souleymane
Gueye.
A Paris, JC Lattès, éditeur du Prix voix d’Afriques est dans la même démarche de collaborer avec
des maisons d’éditions du continent. Deux mois après l’édition française du
prix voix d’Afriques 2024 Ces soleils ardents, l’auteur, Nincemon Fallé, annonçait sur ses réseaux sociaux la
disponibilité d’une deuxième version produite par la maison d’édition La case des lucioles, basée à Abidjan.
En mai 2024 au Salon International du
livre d’Abidjan (SILA), le stock de la version africaine a été épuisé.
« Entre la version française qui
coute 15 000 frs et la version africaine qui coute 5000 frs, le choix est vite
fait » remarque Nincemon Fallé, qui trouve que c’est bien que les deux
éditions soient sorties de manières rapprochées, afin que le lectorat africain
découvre le livre au même moment que celui de la France. « L'éditeur local a la faculté d'adapter l'ouvrage aux réalités de son
marché, en choisissant par exemple un format et un façonnage différent »
explique Souleymane Gueye, qui pense que la cession de droit peut permettre de
réduire le coût du livre, en supprimant des charges comme les frais de douanes
ou de transport du livre.
Ça marche. Mais
encore…
La cession des droits se révèle être une véritable
opportunité pour les éditeurs africains. Tout le monde s’y met. Les auteurs
s’arrangent à réserver des droits pour des éditeurs locaux, les éditeurs
africains proposent des collaborations aux éditeurs étrangers, eux-mêmes
ouverts à ces collaborations. Et aussi il y a l’alliance internationale des éditeurs indépendants avec la
collection Terres solidaires qui
rééditent des textes d’auteurs africains édités en France et cèdent des droits
à des maisons d’édition en Afrique. Proposés à 3500 frs (5,33 £), ces
rééditions s’arrachent comme des petits bouts de pain sur le continent.
Aujourd’hui au Cameroun, il est impossible de trouver une
seule version africaine de Ceux qui
sortent dans la nuit de Mutt Lon dans une librairie. Pourtant la demande de
ce livre est forte. Ange Mbelle, promotrice du réseau de distribution de livres
en Afrique Le grand vide grenier affirme
ne pas douter du succès de ce livre s’il était réimprimé. Elle confirme que
cette démarche de cession de droit marche, mais déplore le laxisme des éditeurs
locaux « Ils ne considèrent pas la subvention
comme une impulsion. Généralement quand le stock subventionné est terminé, c’en
est fini pour la version africaine. Ou ils attendent une deuxième subvention
» regrette Ange Mbelle.
La cession des droits est sans doute la meilleure
approche éditoriale pour le moment en Afrique francophone. Elle arrange tous
les acteurs du livre sur le continent. Les éditeurs ont des contrats et font
des tirages considérables, les distributeurs et libraires écoulent leurs
commandes rapidement, les lecteurs sont satisfaits du coût, et enfin, les
auteurs sont lus chez eux. C’est toute une industrie du livre qui tourne à sa
manière et qui mérite d’être consolidée.
On fait mieux
chez les Anglos
La cession des droits est aussi pratiquée en Afrique
anglophone. Là-bas, le processus de négociation des droits est soit entamé par
un éditeur local, soit l’éditeur originel propose pro activement les droits du
livre à la vente. « En acquérant les
droits de cette manière, nous maitrisons les moyens de production, ce qui nous
permet de gérer efficacement les couts » explique Anwuli, cofondatrice
de la maison d’édition nigériane Narrative Landscape Press, qui a publié la
version africaine de Dream Count, le dernier livre de la célèbre écrivaine
nigériane Chimamanda Adichie. L’éditeur originel de Dream Count est Knopf,
éditeur américain. Son édition du livre de Chimamanda coute 27 euros, pendant
que celui de Narrative Landscape Press est proposé à 11, 31 euros. Cette
version africaine de Dream Count marche bien dans le marché local. 10 000
exemplaires de ce livre ont été écroulés seulement le premier trimestre après
sa sortie en mars 2025. « Nous avons
vendu 4000 exemplaires les 15 jours suivant la sortie du livre »
ajoute Anwuli Ojogwu.
Mais cette éditrice ne se limite pas à l’approche de
l’acquisition des droits pour rendre les livres d’africains plus accessibles
dans le continent. Comme d’autres éditeurs anglophones d’Afrique, elle acquière
aussi les licences de distributions. C’est le cas du livre Small Worlds de
Caleb Azumah qui est édité chez Penguin Books. Il coute 9,9 euros, pendant que
le même livre au Nigeria coute 3,11 euros. « L’éditeur originel conserve le contrôle total de la production tout en
vendant le titre final à des éditeurs comme nous, en appliquant un gros rabais
sur le cout du livre » témoigne Anwuli. Sur les 2000 exemplaires de
Small Worlds commandées par Narrative Landscape Press, 1000 exemplaires ont
déjà été écoulés. Ce qui selon Anwuli, est un bon chiffre pour un auteur peu
connu comme Caleb Azumah.
En plus de ces deux approches d’acquisition des droits
des œuvres et de licence de distribution, les éditeurs britanniques comme
Heinemann, Random House, Longman ou Macmillan ont ouverts des filiales sur le
continent. Ces maisons fonctionnent aujourd’hui
comme des entités locales, autonomes sur le plan éditorial et commercial, décolonisant
ainsi le commerce du livre, qui reste encore « très cloisonné, très «
modèle ancien » » écrit Pierre Astier dans une Tribune publiée en
2014 dans le journal Le Monde dont le titre est Mondialisons l'édition française! Une décennie après cette Tribune de Pierre
Astier, les grandes maisons d’éditions francophones continuent d’importer les
talents africains. Les auteurs publiés localement peinent à exister dans une
Francophonie qui se revendique pourtant Glocale.