LES AUTEURS CAMEROUNAIS DANS LA LOGIQUE DE L’HÉRITAGE LITTÉRAIRE D’AHMADOU KOUROUMA
Par Carine Nemedeu
Ahmadou Kourouma marque un tournant important dans la littérature africaine avec Les soleils des indépendances en 1968. Dans cette œuvre, il va interroger l’identité de l’homme africain désillusionné par la promesse des indépendances, tiraillé entre tradition et modernité. Son héritage littéraire inclut la « malinkénisation », prémisse de l’africanisation de la langue française, qui consiste à utiliser des termes malinkés et, par la suite, des différentes langues africaines dans les textes d’expression française. En hommage donc à cet illustre homme de lettres, le prix Ahmadou Kourouma est décerné chaque année depuis 2004 au Salon du livre de Genève à « un auteur d'expression française, africain ou d'origine africaine de l'Afrique subsaharienne, pour un ouvrage de fiction – roman, récit ou nouvelles – dont l'esprit d'indépendance, de lucidité et de clairvoyance s'inscrit dans l'héritage littéraire et humaniste légué par le romancier ivoirien. »Depuis 2004, on va noter que le Cameroun a déjà eu quatre lauréats. C’est dire si la plume camerounaise sonde son identité, son développement, son avenir, mais aussi, celui de l’Afrique toute entière. En 2015, Mutt-Lon avec Ceux qui sortent dans la nuit, paru en 2013 aux Editions Grasset, questionne l’Afrique sur son potentiel et ses richesses. Dans son récit de vengeance d’un frère pour retrouver l’assassin de sa sœur, il va examiner les richesses patrimoniales à travers la sorcellerie africaine, mais aussi l’Histoire, pour montrer que sur le plan international, elle peut avoir son mot à dire également. « Si l’Afrique aujourd’hui est dernière de la classe, c’est certainement parce qu’elle refuse de se battre avec toutes les armes dont elle dispose. Un continent n’a pas le droit de receler tant de richesses de toutes natures, visibles et invisibles et de rester mendier, en se trainant poussivement à la queue du mouvement mondial, consommant honteusement le produit de la science des autres sans daigner fouiller dans sa besace, afin d’apporter la contrepartie qui valorise tout échange en se voulant mutuellement bénéfique. »
En 2017, c’est au tour de Max Lobe de recevoir le prestigieux prix littéraire avec Confidences paru aux éditions Zoé en 2016. Il va réfléchir sur les mouvements de l’indépendance du Cameroun. Parti de son pays à son jeune âge, il est important pour l’écrivain de savoir d’où il vient ? Quelle est son histoire et surtout celle de son pays ? Dans une interview accordée à Konstanze Fisher dans l’émission « pulsation », il déclare : « la découverte de mon ignorance m’exaspère ». Son livre Confidence met en relief des thématiques du mouvement de l’indépendance au Cameroun, de la guerre d’indépendance avec le personnage historique Um Nyobè. Il va à la rencontre de Ma Maliga, qui va tout lui relater. « Doit-on être intellectuelle pour demander l’indépendance ? »
« La plupart de ces auteurs demeurent dans la logique de l’héritage littéraire d’Ahmadou Kourouma »
En 2020, place à Hemley Boum. Talentueuse écrivaine des réalités camerounaises, c’est avec Les jours viennent et passent, roman paru en 2019 chez Gallimard, qu’elle remporte le Prix Ahmadou Kourouma. Elle retrace ici un récit sur trois générations de femmes qui va explorer la transmission ; les troubles des luttes pour l’indépendance ; les troubles liés à la guerre de Boko Haram au Cameroun : « j’aurai imaginé que leurs aspirations, leur éducation les pousseraient vers l’occident ; nous n’avions pas envisagé l’alternative, l’autre route, tout aussi balisée, qui menait au jihad » ; l’impact de la colonisation via la religion et son éducation, entre autres : « A cette époque, je souffrais, sans savoir le nommer, du profond malaise que suscitait en moi la confrontation à l’univers de ces religieux ». Dans son roman, notre autrice met donc en toile de fond l’Histoire du Cameroun, sur laquelle, se greffe l’impact et la place des femmes dans une société en proie aux troubles depuis la nuit des temps.
Nous terminerons avec Osvalde Lewat et son livre intitulé Les aquatiques, publié en août 2021 aux éditions Escales. Elle raconte l’histoire d’une femme africaine qui s’interroge sur ses choix de vie dans un contexte social qu’elle ne comprend pas toujours : le poids de la tradition, la politique, la religion, l’altérité sont autant de problématiques qui se bousculent. Les femmes en Afrique et au Cameroun, en particulier, ont toujours eu un rôle à jouer dans la société et, paradoxalement, elles ont surtout cherché leur place effective, comme toutes les femmes du monde.
Nous pouvons ainsi être rassurés du plein essor de la littérature camerounaise. De plus en plus, les auteurs camerounais interrogent, analysent, expliquent leur société. La plupart de ces auteurs demeurent dans la logique de l’héritage littéraire d’Ahmadou Kourouma, celui de l’Histoire racontée par les victimes. Nous sommes donc convaincus que notre liste de quatre va continuer de s’allonger.

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